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Lettre d'une paraplégique à son fauteuil

Lettre d'une paraplégique à son fauteuil

Ma très chère chaise,

         La plupart des gens qui me rencontrent me pose continuellement la même question. Ce n’est pas la première que l’on me pose, mais elle fait partie de celles qui reviennent le plus souvent, comme une vieille rengaine. A toutes ces questions en général, j’ai mes réponses toutes prêtes. Mais celle-ci, elle est particulière. Car je ne peux la résumer en quelques phrases. Pour bien leur répondre, il faudrait qu’ils lisent cette lettre que je t’adresse, à toi.

« De quelle question s’agit-il ? » te demandes-tu sûrement. Et bien cette question c’est : « Ça t’a fait quoi quand tu t’es assise dans ton fauteuil pour la première fois ? ». Elle est parfaitement légitime, et je vois bien à leur air grimaçant qu’ils s’attendent à ce que je dise que c’était horrible, le pire cauchemar de ma vie… Mais pas du tout. Cette chaise, toi, qui aurait dû être l’expression diabolique enfin matérialisée sous mes yeux du cauchemar que j’étais en train de vivre, ne l’a pas été du tout. Au contraire, je t’ai accueillie comme une amie. Pour moi, tu n’étais pas responsable de l’accident qui avait fait vaciller ma vie, au contraire, tu allais être l’élément de soutien qui m’aiderait à traverser tout ça. Car comment me déplacerais-je sans toi ?

         Lorsque tu as débarqué dans ma vie et que je me suis assise sur toi pour la première fois, un seul mot m’est venu en tête : « Liberté ». Je pouvais aller et venir toute seule dans le bâtiment, me déplacer comme une grande jusqu’au réfectoire, là où ils vendaient de la bière et des nuggets ! (tu imagines bien évidemment ce que cela représentait pour moi, vu que j’ai pris 5kg depuis que je suis avec toi. #jailesboules)

         Et oui ma chère chaise, je t’avais déjà adoptée ! Me déplacer en ta compagnie m’est venu de manière instinctive, spontanée et irréfléchie. En un instant, nous ne formions plus qu’un. Complices, nous arpentions les couloirs de l’hôpital à toute vitesse. Il m’a fallu tout de même un petit temps d’adaptation pour ne plus être craintive et avoir peur de tomber. Mon entourage a dû également s’habituer… Car nous voir ensemble en a choqué plus d’un. Mais nous avons vécu des choses vraiment formidables ! La sortie de l’hôpital avec les copains ; les retrouvailles avec des âmes autrefois éloignées ; une prise de conscience incroyable sur le sens de la vie ; une maturité précoce ; l'envie d'être un jour maman ; la rencontre d’un homme qui a su à la fois m’aimer et t’accepter ; être admises à l’école de journalisme… Quand je fais les comptes ma très chère chaise, tu m’as apporté bien plus de joies que de peine.

         Lorsque j’ai pu enfin te personnaliser, je t’ai évidemment choisie en Rose ! Parce que je te voulais aussi fifille que moi. Mais aussi robuste, car des coups tu en as pris ! Tu as en effet perdu de ta superbe depuis deux ans… Mais ça ne change rien à mes yeux, tu es aujourd’hui indispensable à ma vie. Tu es synonyme d’indépendance pour moi, et je te remercie pour ça. Car n’oublions jamais cela : Quelle formidable invention tu es !

         Protectrice envers toi, je ne t’explique pas le nombre de baffes que j’ai eu envie de distribuer lorsque les gens te traitent de façon maladroite ou te font tomber. Je suis la seule qui sache vraiment te traiter avec toute la délicatesse et l’amitié que tu mérites.

         Mais je dois également te confesser qu’il y a eu des moments, dans les périodes les plus sombres de ma vie, où je t’ai haïe. Du plus profond de mon être. J’ai eu envie envie de te jeter, te démembrer, te brûler… Mais rien de tout ça n’est de ta faute, ça ne l’a jamais été.

         Voilà, ce que j’aimerais que les gens sachent de toi. Que je t’ai acceptée dans ma vie, que j’ai appris à t’apprécier. Et qu’aujourd’hui, tu fais partie de moi, et je fais partie de toi. Indissociables l’une de l’autre, je ne supporte pas d’être loin de toi car c’est comme si l’on m’enlevait de nouveau ma mobilité et mon autonomie.

         Il faut cependant que tu saches, ma chère chaise, que notre aventure n’est que temporaire. Nous le savions, je pense, toutes les deux lors de notre première rencontre, que ton rôle dans ma vie serait transitoire. Je ne resterai pas assise avec toi éternellement. Et Dieu sait que parfois tu me manqueras. Certaines personnes disent qu’il n’est pas sain de penser comme cela, car ce serait t’accepter définitivement. Ils ne savent pas de quoi ils parlent, les liens que l’on a créés, aucun d’entre eux ne les comprendra jamais. J'avais toujours eu la sensation d'attendre dans une éternelle salle d'attente que ma vie prenne enfin un sens. J'ai toujours pensé qu'un événement formidable viendrait bousculer tout ça. Mais cet événement, ce fût toi. Et bien que tu n'étais pas celui que j'attendais, que j'espérais même, tu m'as tout apporté et tu as donné un sens magnifique à ma vie. Tu faisais partie de mon destin, je le sais aujourd'hui. 

 

 Merci, pour la bénédiction que tu as finalement été, contre toute attente. 

Ton amie reconnaissante,

Ornella

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